La chaîne humaine contre le nucléaire à Tokyo du 11 mars 2012
Le 11 mars 2011, la centrale de Fukushima Daiichi, mise à mal par un tremblement de terre, puis par le tsunami qui s’en est suivi, a commencé à déverser sur le Japon des matières radioactives hautement toxiques. Depuis nombreux sont les japonais qui vivent dans l’inquiétude permanente, la centrale de Fukushima Daiichi est devenue une épée de Damoclès suspendue au dessus du bien-être et de la santé du peuple japonais.
Une chaîne humaine s’est tenue devant le bâtiment de la Diète (parlement), à Tokyo le jour de la commémoration de la catastrophe de Fukushima
Dimanche 11 mars 2012, pour l’anniversaire de la catastrophe, les japonais sont descendus en masse dans les rues de la capitale pour manifester et faire entendre leur voix : les japonais veulent sortir du nucléaire. En temps que témoin visuel, Janek Hyzewicz, correspondant Kibô-promesse à Tokyo a tenu à livrer ici ses impressions et son vécu.

Des manifestants japonais calmes, bien en rang, mais décidés à protester fermement pour sortir du nucléaire
« 17h02. Je suis en retard, mais pas trop. Je ferme mon livre alors que le métro s’arrête à la station Kokkaigijidomae. Je n’ai plus qu’à sortir et à marcher un peu pour rejoindre la chaîne humaine organisée autour du bâtiment de la Diète. Nous ne sommes qu’une poignée à descendre à la station. Et le vieux couple devant moi n’est sûrement pas ici pour protester contre le nucléaire. La station est déserte. Ou presque. Il y a une dizaine de policiers devant moi, tous armés de ce haut-parleur jaune fluo qui sert à cadrer les manifestations. Ils nous dirigent vers la seule sortie de la station encore ouverte. La sortie n°4. Toutes les autres ont été bloquées. Je comprendrai plus tard qu’elles débouchaient trop près de la Diète. Ma tension commence à monter. Tout est trop calme. Je monte l’escalier qui mène à la surface. Et enfin, je me retrouve face à la Diète.

Mon expérience des manifestations à la française m’a habitué à beaucoup de bruit et de fureur. Je ne m’attendais pas vraiment à ce que j’allais voir. Je sors de la station, et là… des manifestants, à perte de vue, accolés contre les murs, tous en rangs, regardant la Diete en silence. En face, un cordon de policiers, impressionnants, tout aussi silencieux. Et entre eux, une chape de plomb. Une tension presque physique. Quelques manifestants sur ma droite se tiennent par la main et lèvent les bras en rythme en criant « Non au nucléaire ! ». Mais le son qui sort de leur bouche semble presque étouffé. Je n’entends rien. Comme si j’avais du coton dans les oreilles. Et l’air est lourd. Il se terminera à l’orage en fin de journée. Pour l’instant, il rend l’air à la fois terriblement chaud et incroyablement froid. Dans mon polo, j’ai trop chaud. Mais ceux qui sont en manche courte grelottent.

Après avoir hésité un instant, je remonte la manifestation vers la gauche. Certains regards s’arrêtent sur moi. Je continue. La trottoir est séparé en deux. Les manifestants contre le murs, le trottoir libre de l’autre côté. Et sur la route, le cordon de policiers. Ils ont l’air tellement stressés, comme s’ils s’attendaient d’un instant à l’autre à ce que la chaîne humaine dégénère en émeute. De l’autre côté de la route, on aperçoit d’autres policiers en faction, immobiles comme des statues. J’avance et j’ai en permanence l’impression de parcourir une scène figée. Non. Plutôt d’être au cœur d’une tornade. Le calme avant la bataille. Je me sens mal à l’aise. Une chose brise le silence : le vacarme étouffé d’un hélicoptère qui survole la scène de long en large.

Au bout d’un moment, je me décide à franchir la ligne et à passer du côté des manifestants. Je m’arrête un instant, puis je décide de faire le tour de la diète en observant les protestataires. Il y a des équipes de télévision qui interrogent les gens. Je vois une équipe allemande, une autre russe. Il y a peu d’étrangers. J’entends parler espagnol (ou italien) dans un petit groupe. A trois reprises je croise des allemands. Ce sont les plus présents. Une allemande est en train de parler devant une caméra. Il y a énormément de japonais, de tout âge. Certains petits enfants sont là avec leurs grands parents. Je ne vois pas tellement de jeunes. Je croise peu de personnes costumées. Tout juste un MacDonald et deux Anonymous. Des cordons de policiers se chargent de réglementer la circulation, déployant une bannière jaune fluo lorsque le feu est rouge. Les manifestants attendent sagement leur tour avant de traverser la rue. Finalement, je tombe sur une petite fanfare. Des nouveaux arrivants patientant avant de se mettre en rang avec les autres.

Au fur et à mesure, la luminosité commence à baisser. Les gens ont prévu des bougies pour éclairer la chaîne humaine. Le soleil se couche. Il commence à pleuvoir. La tension du début d’après-midi est toujours là. La Diète est presque entièrement encerclée par les manifestants. Les policiers prudents ont préféré laisser une rue libre, au cas où il faudrait ménager une évacuation d’urgence. Je suis forcé de contourner par une autre rue pour retrouver la station qui m’a amené ici.

Je ne sais plus à quelle heure j’ai repris le métro. Je n’ai pas l’impression d’être resté si longtemps que ça. Ou peut-être si. Une partie de moi n’a pas vu le temps passer, l’autre a l’impression d’être resté des heures. Je me suis sentit tellement fatigué en m’asseyant dans le métro. J’ai repensé à cette chaîne humaine attendant silencieusement, patiemment, leurs regards focalisés vers le symbole du pouvoir. Je me suis demandé s’il y avait des gens à l’intérieur de la Diète pour les observer : être témoins de la force et de la détermination de ces gens…
Il pleuvait lorsque je suis entré dans le métro, mais je suis sûr qu’aucun d’entre eux n’aura bougé. Manifester, au Japon, c’est aller à l’encontre de l’ordre social. On ne va pas manifester sur un caprice. On y va porté par la force de ses convictions.
Je ne sais pas combien de personnes ont participé à cette manifestation. Je dirais qu’il y avait près d’un millier de personnes. Il y a très peu d’informations sur le web, du moins en français. Si vous voulez en savoir plus, je vous encourage à consulter le compte rendu de Jannick Magne, qui était aussi sur place. »

Crédit photos :
Première image: REUTERS/ISSEI KATO
Toutes les autres photos: Janek Hyzewicz

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Janick MAGNE dit :
Merci pour cet article. c’est dommage que vous ne nous ayez pas rencontrés ! Nous formions un bon groupe d’une quinzaine de Français et Japonais francophones. La chaîne a commencé par une longue manifestation dans les rues de Tokyo (en fait, plusieurs cortèges qui se sont retrouvés près de la Diète à la fin) et nous étions nombreux à participer, ce jour-là, avec nos drapeaux trilingues(français/japonais/anglais) et notre banderole en japonais, sans parler de nos drapeaux jaunes « Nucléaire ? Non merci » et nos petites pancartes. Quand la chaîne huimaine s’est mise en place, la police nous a demandé de ranger nos drapeaux, banderoles et pancartes. A chaque fois que nous manifestons sur place près d’un ministère, de la résidence du Premier ministre ou de la Diète, on nous ordonne de ranger nos mots d’ordre et nos slogans… ou de les orienter dans la direction contraire. C’est parfaitement ridicule………. mais on fait comme les manifestants japonais, qui obéissent en se moquant un peu….
Ce soir-là en effet il faisait froid et notre grande banderole jaune m’a servi de cape sur les épaules….
Cherchez les Français, la prochaine fois, il nous arrive de venir à une vingtaine, souvent accompagnés de conjoints et enfants japonais et franco-japonais.
Merci encore pour ce reportage !
Janick MAGNE
Aizen [Kibô Team] dit :
@Janick : La prochaine fois, sans faute! Tu devrais rencontrer Janek, notre coéquipier Kibô à Tokyo. Je te mettrai en contact avec lui!
Janick Magne dit :
Avec grand plaisir ! Janek et Janick, on est faits pour s’entendre !
A très bientôt.
Janek dit :
Bon, je vois qu’on n’arrête pas de me citer, il faut bien que j’intervienne.
Enchanté de savoir que vous voulez bien me rencontrer, chère Janick. J’entends parler de vous régulièrement et toujours en bien, aussi ça me ferais aussi plaisir de vous rencontrer en chair et en os.
N’hésitez pas à me contacter. Comme l’as dit Aizen, j’habite au Japon en ce moment, à l’ouest de Tokyo.
Au plaisir de faire votre connaissance.